Mois de l’ESS / Séminaire prospectif de Sciences Po : demain, c’est loin ?

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Le 28 novembre dernier, la Chaire Économie Sociale et Solidaire de Sciences Po Grenoble a proposé la 5è édition de son séminaire prospectif en partenariat avec Alpes Solidaires et Grenoble Alpes-Métropole. La thématique soulevée cette année : "Stratégies de croissance et de développement des entreprises de l'ESS". La centaine de professionnels présents s’est réuni sous le signe de la « prospective » afin d’élaborer ensemble des solutions concrètes pour dessiner le visage de l’ESS de demain.

Qui dit « séminaire prospectif » dit recherche collaborative, et surtout échange et partage de bonnes pratiques et d’interrogations. Car si le développement questionne toute structure, quant à ses choix de gouvernance, de statuts, de ressources mobilisables, il semble que ce soit particulièrement le cas pour celles de l’ESS : en effet, le terme de « croissance » est symboliquement attaché au modèle capitaliste, puisque c’est elle qui va créer sa richesse. Les structures ESS étant plutôt en quête de sens et d’impact social, les acteurs sont réticents à l’utiliser. Le contexte actuel montrant un accroissement et une complexification des besoins sociaux, la « croissance » paraît cependant inexorable pour s’adapter.

Ce séminaire a débuté par une introduction qui a permis de cerner les enjeux de la croissance, avant de laisser place à trois ateliers collaboratifs thématiques *. La première invitée était Martine Vézina de HEC Montréal, professeur agrégée et co-responsable du groupe CRISES (Centre de recherche sur les innovations sociales). Elle mène des recherches sur le changement d’échelle et le développement des initiatives locales sur d’autres territoires. Elle résume la problématique : tendre vers une croissance, n’est-ce pas prendre le risque de dénaturer la mission ? Comment prévenir cette éventuelle dérive ?

Cette spécialiste constate un retour à une préoccupation de l’intérêt collectif, qui se déploie notamment à travers la montée de l’entreprenariat social, dont selon elle l’ESS a tout intérêt à s’inspirer. Les structures de l’ESS doivent comme toute autre savoir prendre des risques. « La croissance, c’est savoir tirer profit d’opportunités et en cela je constate que le discours est en train de changer ». Pour Martine Vézina c’est plutôt une bonne nouvelle, car le développement des structures et de leur impact social devrait permettre de « redonner naissance à une idée d’idéologie sociale », en accroissant l’influence sur les institutions et les politiques.

Le développement par contre ne s’improvise pas : il s’anticipe tant au niveau de l’organisation que financièrement. Il s’agit de ne pas nier que la croissance provoquera des bouleversements et interrogations. Pour Martine Vézina, la croissance peut en effet remettre en cause la mission. Mais « ce n’est pas une dénaturation, au contraire c’est une nécessité de la faire évoluer. Le risque serait plutôt qu’elle reste figée » alors même que les besoins évoluent.

Le préalable est donc de s’interroger sur les raisons de la croissance : le changement d’échelle est-il rendu nécessaire par réaction à une injonction extérieure, des partenaires par exemple, ou naît-il d’une impulsion interne à faire croître son impact social ? Sur ce point, cette spécialiste est rejointe par la deuxième invitée, Tiana Risticevic, chargée de mission à l’AVISE et spécialiste du changement d’échelle des entreprises sociales. À travers sa mission d’accompagnatrice, le problème du changement imposé de l’extérieur est celui qu’elle identifie le plus souvent. Il est donc indispensable de s’interroger sur ce qui est recherché dans le changement d’échelle. Ce dernier ne résoudra pas les problèmes structurels, bien au contraire : « il faut déjà être solide avant d’essaimer. Chercher des financements sur d’autres territoires pour combler les faiblesses, c’est une fuite en avant ».

Pour Tiana Risticevic, il n’existe pas un modèle de croissance unique. Chaque structure devra trouver son propre modèle. Surtout, elle devra communiquer en interne pour que la mission continue à correspondre à une vision collective : « il faut se mettre d’accord sur les termes de la co-constructon pour ne pas créer de divergences. Les équipes doivent être informées et associées aux changements et aux réflexions qui en découlent ».

Le développement pose aussi la question de l’adaptation au territoire. Pour Tiana Risticevic il s’agit de « se questionner sur l’écosystème présent sur les nouveaux territoires d’implantation afin de développer des partenariats et de la collaboration, pour ne pas déstabiliser certains acteurs déjà présents et arriver en bulldozer ». Car le développement s’envisage en terme de marché ou de territoire. Là où dans le modèle capitaliste un besoin représente un marché, l’ESS a tout intérêt à puiser sa force dans la diversification de ses activités et dans son ancrage local. Martine Vézina prend pour éclairer ce point l’exemple d’un désert alimentaire : pour elle la meilleure réponse est une épicerie locale qui mènera des actions d’éducation à l’alimentation et structurera ses ressources en fonction de ses clients.

Julien de Leiris, coordinateur de Ronalpia à Grenoble, a pu en témoigner lors de l’atelier « Comment (s’)adapter au territoire lors de sa phase de croissance ? ». Pour lui « le territoire définit une composante géographique, culturelle et politique à prendre en compte à chaque fois ». Le risque d’une duplication « descendante » est de se retrouver isolé, alors que la force de l’ESS est de se développer de manière écosystémique, en réseau, pour s’adapter au territoire : il s’agit donc plutôt de faire remonter les besoins locaux et de s’y adapter plutôt que de vouloir imposer des réponses à des problèmes qui n’existent pas. Les différents témoins lors de cet atelier se sont donc rejoints sur un point : il est quasi impossible de développer une structure ESS sans ancrage local. Il est nécessaire de connaître les acteurs locaux ou de trouver des relais qui connaissent les acteurs clé et l’ambiance locale.

 

Ce séminaire a proposé 3 ateliers avec chacun le même modèle et la même vocation : faire témoigner des acteurs afin de tirer des leçons collectives de leurs expériences particulières. Chacun a pu ensuite apporter son témoignage comme ses interrogations. Une matinée comme celle-ci s’avère un peu courte pour repartir avec une boîte à outils. Elle montre cependant que l’ESS a tout intérêt à sortir de sa réserve pour tenter des expérimentations et capitaliser sur erreurs et essais locaux pour se développer, puisque ses acteurs sont prêts à se réunir pour partager leur expérience et faire émerger des solutions collectives à des problèmes particuliers.

 

 

Les organisateurs tireront prochainement les actes complets de ce séminaire afin de donner les détails de chaque témoignage et discussion. Alpes Solidaires ne manquera pas de vous informer de leur sortie !

En attenant, Alpes Solidaires vous propose un compte-rendu de l'atelier "Comment évaluer sa capacité à croître ?"

* Ateliers collaboratifs :

Atelier 1 : « Comment évaluer sa capacité à croître ? »

Atelier 2 : « Comment faire vivre le projet collectif en fonction du mode de croissance choisi ? »

Atelier 3 : « Comment (s’)adapter au territoire lors de sa phase de croissance ? »

 

 

Catherine Robert pour Alpes Solidaires

A propos de l'auteur

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